Le Maroc

Le Maroc
Ce n'est pas facile de se faire une idée de ce pays si proche de l'Europe par sa géographie et son histoire. Dans beaucoup d'ouvrages, c'est un pays de rêve, largement imaginaire, qui est décrit à travers des beaux livres aux photos magnifiques. D'autres, au contraire, nous en donne une vision de cauchemar à travers les récits de bagne et de torture... Une façon de mieux connaître ce pays est peut-être de se plonger dans son abondante littérature, souvent beaucoup plus proche du Maroc réel que toutes les descriptions journalistiques ou touristiques.

Entre le rêve et le cauchemar, il y a la réalité marocaine que nous vous invitons à découvrir en vous rendant dans ce pays.

# Posté le lundi 20 mars 2006 12:34

Modifié le lundi 16 juillet 2007 20:44

Histoire pas comme les autres

Histoire pas comme les autres
Huit membres de la famille ont été détenus pendant 18 ans, simplement à cause de leurs liens familiaux avec le général Mohamed Oufkir, décédé dans des circonstances mystérieuses après qu'il ait mené un coup d'Etat contre le roi. Sa veuve, ses six enfants, dont le plus jeune n'avait que 3 ans, ainsi qu'une cousine avaient subitement disparus. Les autorités marocaines ne fournissaient aucune information sur leur sort et leur lieu de détention, comme s'ils n'avaient jamais existé. C'est parce qu'en 1987, quatre enfants ont réussi à s'évader, rencontré un avocat français qui a alerté l'opinion publique que la famille sera en fin libérée en 1991. Le pouvoir s'acharne encore sur cette famille innocente, puisqu'elle reste interdite de passeport, malgré une pression nationale et internationale importante.
Le livre-témoignage de Malika Oufkir, La Prisonnière, a par ailleurs été interdit au Maroc. Dans cet ouvrage, qui a été un best-seller aux États-Unis, la fille du général Mohamed Oufkir expliquait comment toute sa famille avait été séquestrée pendant près de vingt ans en représailles d'une tentative de coup d'État avortée menée en 1972 par son père.
Une histoire de grande courage, amour et liberté perdue. Malika raconte le sort de sa famille avec beaucoup de candeur et simplicité éloquente que vous captive immédiatement. Les liens familiales des Oufkirs luis ont étalé travers de quelques des traitements les plus inhumaines qu'on peut imaginer.

Eight members of the family were arrested for 18 years, simply because of their ties with General Mohamed Oufkir, killed under mysterious circumstances after an attempt of coup d'Etat against the King. His widow, his six children - of whom the youngest was only 3 years old - and also a cousin suddenly disappeared. The Moroccan authorities gave no information of their destiny or their whereabouts, as if they had never existed. That's because in 1987 4 children have managed to escape and find a French lawyer that alerted the public opinion that the family would be at last released in 1991. The power chases once more this innocent family, for it lies deprived of passports, even tough there was a huge national and international pressure.

The testimonial book of Malika Oufkir, Stolen Lives, was incidentally, forbidden in Morocco. In this work, which was a bestseller in the USA, the daughter of General Mohamed Oufkir explains how her entire family was abducted for almost 20 years of retaliation for an aborted attempt of coup d'Etat taken place in 1972 by her father.
A story of great courage and love and freedom lost. Malika recounts her family's fate with much candor, and eloquent simplicity that captivates you immediately. The Oufkir's family ties saw them through some of the most inhumane treatment one can imagine.

# Posté le lundi 20 mars 2006 08:09

Modifié le mardi 17 juillet 2007 00:11

lettre de Malika a sa chere maman

lettre de Malika a sa chere maman
Maman chérie
un salon s'échappent des airs de mambo et de cha-cha-cha ; les percussions et les guitares rythment l'arrivée des invités. Les rires, les conversations envahissent les pièces, gagnent la chambre où je ne parviens pas à dormir.
Tapie dans l'entrebâillement de la porte, mon pouce calé dans la bouche, je détaille les femmes qui rivalisent de beauté, d'élégance, dans leurs robes du soir de grands couturiers. J'admire les chignons laqués, les bijoux qui scintillent, la sophistication des maquillages. Elles ont l'air des princesses de mes contes préférés auxquelles j'aimerais tant ressembler quand je serai grande. Qu'il me tarde de l'être...
Soudain elle apparaît, la plus belle à mes yeux, vêtue d'une robe blanche dont le décolleté rehausse la rondeur de sa gorge. Le c½ur battant, je la regarde saluer et sourire, embrasser ses amis, incliner sa nuque gracile devant des inconnus en smoking. Bientôt, elle ira danser, chanter, tapera dans ses mains, s'amusera jusqu'à l'aube, comme chaque fois que mes parents donnent une réception à la maison.
Elle m'oubliera pour quelques heures, tandis que je lutterai contre le sommeil dans mon petit lit, en pensant encore et toujours à elle, au satiné de sa peau, à ses cheveux souples dans lesquels il fait bon enfouir mon visage, à son parfum, à sa chaleur. Maman.
Maman chérie dont je n'imagine pas, dans mon paradis enfantin, qu'on puisse un jour me séparer d'elle.

Ma mère et moi sommes liées par un destin semblable, tissé d'abandon et de solitude. Agée de quatre ans à peine, elle perdait sa propre mère, morte en couches avec l'enfant qu'elle portait. A cinq ans, j'étais arrachée à la douceur de ses bras pour être adoptée par le roi Mohammed V . Sont-ce nos enfances orphelines de tendresse maternelle, notre faible différence d'âge - elle avait dix-sept ans quand je suis née -, notre incroyable ressemblance physique ou bien nos vies de femmes brutalement brisées qui ont scellé entre nous cet attachement si fort ? Comme moi, maman a toujours eu le regard grave de ceux sur lesquels le sort s'acharne.
Quand sa mère mourut, au tout début de la guerre, son père, Abdelkader Chenna, officier dans l'armée française, venait de recevoir l'ordre de rejoindre son régiment en Syrie. Il lui était impossible d'emmener avec lui sa fillette et son fils cadet. Il plaça les deux orphelins à Meknès où il habitait alors, dans un couvent tenu par des religieuses françaises, afin qu'ils y reçoivent une bonne éducation. Le petit garçon succomba à une diphtérie. Ma mère, qui aimait beaucoup son frère, se remit mal de cette perte qui la laissait seule au milieu d'étrangers. Elle eut dans sa vie bien d'autres chagrins.
Les bonnes s½urs entreprirent de faire une parfaite chrétienne de cette jolie Fatéma que le ciel leur envoyait. Elle apprit le signe de croix, et vénérait la Vierge, Jésus et tous les saints quand mon grand-père revint la chercher pour la ramener chez eux. De rage, ce musulman pratiquant qui avait déjà accompli le pèlerinage à La Mecque faillit en avaler ses médailles...
Il n'était pas bon qu'un militaire de carrière élève seul une si petite fille. Ses amis le pressèrent de se remarier. Il choisit une très jeune femme de la bonne société, qu'il épousa d'abord pour ses talents de cordon-bleu. Khadija n'avait pas son pareil pour préparer les pastillas dont mon grand-père était friand. Ma mère ne supportait pas de partager son père adoré avec une étrangère, de quelques années seulement son aînée. La naissance d'une s½ur, Fawzia, puis d'un frère, Azzedine, avivèrent sa jalousie.
Elle aspira vite à échapper à un foyer où elle se sentait malheureuse et où son père l'enfermait, comme il était de tradition avec les filles. Elle n'avait cependant guère de lieux où trouver une chaleur qui lui manquait. La famille de sa mère, de riches Berbères du Moyen Atlas, était presque toute décimée. Mes arrière-grands-parents avaient eu quatre filles dont la beauté était réputée à des kilomètres à la ronde. Trois moururent à l'adolescence. La quatrième, ma grand-mère Yamna, convola avec son voisin, le bel Abdelkader Chenna, dont les terres jouxtaient les siennes.
Il dut l'enlever pour l'épouser comme dans la meilleure tradition des contes. De cette aïeule, morte à dix-neuf ans, je sais simplement qu'elle était une maîtresse femme, moderne et délurée, qui aimait s'habiller, voyager et conduire. A quinze ans, elle était déjà mère. A dix-huit, elle tenait un salon littéraire en Syrie où mon grand-père avait suivi son régiment.
Ma mère et son jeune oncle, fruit de l'union tardive de mon arrière-grand-père et d'une esclave noire, furent bientôt les seuls survivants de toute cette famille. Les terres à blé et l'or amassé pendant des générations en firent une riche héritière, moins que son oncle cependant, à qui, comme le veut la coutume marocaine, revint le plus gros de la fortune. Elle possédait des immeubles, des villas et tout un quartier de la vieille ville de Salé . En attendant qu'elle puisse disposer de son bien, mon grand-père fut chargé de le gérer. Il était, hélas, piètre gestionnaire et gaspilla plus qu'il ne fit fructifier. Ce qui revint à ma mère à sa majorité restait cependant considérable.
A douze ans, ma mère était déjà très belle. Ses grands yeux noirs, son visage fin, sa peau mate, son petit corps joliment galbé ne laissaient pas indifférents les officiers amis de son père qui avaient leurs entrées chez eux. Ce n'était pas pour lui déplaire. Elle voulait se marier, fonder une famille. Un jeune officier qui revenait d'Indochine couvert de médailles se mit à fréquenter leur maison. Mon grand-père qui le connaissait déjà, l'avait revu au mess. Séduit par son intelligence et sa réputation de bravoure au front, il en fit son ami et l'invita chez lui. Dissimulée derrière des rideaux, ma mère l'observa pendant tout le dîner. L'officier remarqua son manège et leurs yeux se croisèrent. L'intensité de son regard le frappa. Elle admira sa prestance dans son bel uniforme blanc.
Mon grand-père tenta de convaincre son nouvel ami de ne pas repartir en Indochine. Celui-ci fut touché par ses arguments et sans doute aussi par la beauté de sa fille. Quelques jours plus tard, mon père, puisqu'il s'agissait de lui, vint la demander en mariage. Mon grand-père en fut surpris, et pour tout dire, presque irrité.
- Fatéma n'est qu'une gamine, protesta-t-il. A quinze ans, pense-t-on au mariage ?
Abdelkader était encore traumatisé par le décès de Yamna, sa première femme tendrement aimée, qu'il attribuait à des grossesses précoces et trop rapprochées. Mais il finit par se laisser fléchir, d'autant que ma mère avait accepté avec enthousiasme la demande de son prétendant. Elle ne le connaissait pas, du moins pas encore, mais il lui fallait partir de chez elle. Il lui fit une cour empressée.
Elle ne tarda pas à tomber amoureuse.
Mes parents avaient vingt ans de différence. Mohammed Oufkir, mon père, était né à Aïn-Chaïr , dans la région du Tafilalet, le fief des Berbères du Haut Atlas marocain. Son nom, Oufkir, signifiait « l'appauvri ». Dans sa famille, le gîte et le couvert étaient toujours prêts pour le mendiant ou le nécessiteux, nombreux dans ces régions rudes et désertiques. A l'âge de sept ans, il perdit son père, Ahmed Oufkir, chef de son village et, plus tard, nommé pacha de Bou-Denib, par Lyautey .
Son enfance fut solitaire et sans doute assez triste. Il étudia au collège berbère d'Azrou près de Meknès. Ensuite, l'armée lui tint lieu de famille. A dix-neuf ans, il entrait à l'école militaire de Dar-Beïda , et à vingt et un ans, il s'engageait comme sous-lieutenant de réserve dans l'armée française. Il fut blessé en Italie, passa sa convalescence en France, gagna ses galons de capitaine en Indochine. Lorsqu'il rencontra ma mère, il était aide de camp du général Duval, commandant des troupes françaises au Maroc. La vie de garnison commençait à lui peser. Lui, le militaire de carrière qui fréquentait les bordels et les maisons de jeu, fut attendri par l'enfantine innocence de sa promise. Il se montra tout de suite doux et attentionné.
Mohammed Oufkir et Fatéma Chenna se marièrent le 29 juin 1952. Ils s'installèrent dans une petite maison très simple, en rapport avec la modeste solde du capitaine Oufkir. Pour ma mère, mon père se fit pygmalion : il lui apprit à s'habiller, à se tenir à table et dans le monde. Du haut de ses seize ans, elle prit très au sérieux son rôle d'épouse d'officier. Ils étaient heureux et éperdument amoureux. Ma mère qui rêvait d'avoir huit enfants fut tout de suite enceinte.
Je naquis le 2 avril 1953, dans une maternité tenue par des religieuses. Mon père était fou de bonheur. Peu lui importait que je sois une fille, j'étais la prunelle de ses yeux, sa petite reine . Comme ma mère, il désirait plus que tout une famille. Ils n'étaient pas tout à fait d'accord sur le nombre d'enfants à venir. Mon père voulait s'en tenir à trois. Deux ans plus tard, naquit ma s½ur Myriam et trois ans après elle, mon frère Raouf , le premier garçon, pour lequel on donna une fête mémorable.

De ma petite enfance, je n'ai que des souvenirs heureux. Mes parents m'entouraient d'amour, mon foyer était paisible. Je voyais peu mon père. Il rentrait tard, s'absentait souvent. Sa carrière avançait vite . Mais je n'avais aucun doute sur l'affection qu'il me portait. Quand il était à la maison, il savait me démontrer à quel point il m'aimait. Son absence ne me pesait pas.
Le centre du monde était maman. Je l'aimais et l'admirais. Elle était belle, raffinée, l'exemple même de la féminité. Sentir son odeur, caresser sa peau suffisaient à mon bonheur. Je la suivais comme une ombre. Elle adorait le cinéma et y allait presque tous les jours, parfois même à deux ou trois séances. Dès l'âge de six mois, je l'accompagnais dans mon couffin. Sans doute dois-je à cette précocité cinéphile ma passion pour le septième art. Elle m'emmenait chez son coiffeur à qui elle demandait de me faire des permanentes. Elle aurait voulu avoir une petite fille aux cheveux bouclés en anglaises, comme Scarlett O'Hara. Mais hélas, au premier coup de vent, ma jolie coiffure tombait à plat.
Je la suivais chez ses amies, dans ses courses, au cheval, au bain maure qui me mettait au supplice quand il fallait me déshabiller devant tout le monde. Je la regardais s'habiller, se coiffer, se maquiller d'un trait de khôl. Je dansais avec elle sur les rocks endiablés de notre idole commune, Elvis Presley. Dans ces moments-là, nous avions presque le même âge.
La vie tournait autour de moi. J'étais gâtée, habillée comme une petite princesse dans les boutiques les plus élégantes, « Le Bon Génie » à Genève, « La Châtelaine » à Paris. Maman était coquette et dépensière, au contraire de mon père que les contingences financières ennuyaient. L'argent lui brûlait les doigts. Elle pouvait vendre un immeuble pour s'acheter toute la collection de Dior et Saint Laurent, ses couturiers préférés, et dépenser vingt, trente mille francs en un après-midi, pour ses menus loisirs.
Après la petite maison de capitaine, nous avons déménagé, au Souissi , à Rabat, dans l'allée des Princesses. La villa donnait sur un jardin sauvage où poussaient des orangers, des citronniers, des mandariniers. Je partageais mes jeux avec Leïla, une cousine un peu plus âgée, que ma mère avait adoptée.
Quelques années plus tard, alors que je n'habitais plus avec les miens, mon père, alors ministre de l'Intérieur du roi Hassan II, fit construire une autre villa, toujours dans l'allée des Princesses. Mes parents avaient eu deux autres enfants, Mouna-Inan , qui deviendra Maria en prison, et Soukaïna , un an plus tard.

Ma famille était proche de la famille royale. Mes parents étaient les seuls étrangers au Palais autorisés à y pénétrer et à se promener partout. Mon père, chef des aides de camp du roi, avait gagné la confiance de Mohammed V. Maman, elle, connaissait le souverain depuis l'enfance. Avant le remariage de son père, elle avait vécu un temps à Meknès, chez l'une des s½urs du roi chez laquelle il se rendait souvent. Mohammed V avait remarqué la beauté de la fillette qui avait alors huit ans. Il lui témoigna tout de suite une affection que le temps ne démentit pas.
Il la revit à l'occasion de l'anniversaire de ses vingt-cinq ans de règne , une cérémonie à laquelle furent conviés ses aides de camp et leurs épouses. Comme mon père, ma mère eut désormais ses entrées privilégiées au Palais. Le roi avait confiance en elle. Il appréciait sa compagnie, mais cet homme sévère était bien trop respectueux des principes pour se permettre une quelconque ambiguïté envers une femme mariée.
Ma mère devint l'amie des deux épouses du roi qui exigèrent de la voir quotidiennement. Elle vivait dans leur intimité. Les deux reines étaient cloîtrées dans le harem. Maman leur achetait des vêtements, des produits de beauté, elle leur racontait par le menu les événements du dehors. Elles étaient avides de détails sur sa vie, ses enfants, son mariage.
Rivales auprès du roi, les deux femmes étaient différentes au possible. L'une, Lalla Aabla, qu'on appelait la reine mère ou Oum Sidi , avait donné naissance au prince héritier, Moulay Hassan. L'autre, Lalla Bahia, une nature sauvage à la beauté renversante, était la mère de l'enfant chérie du roi, la petite princesse Amina, née en exil, à Madagascar , alors qu'elle se croyait stérile.
Si Lalla Aabla, rompue aux intrigues de sérail, pratiquait en virtuose l'art de la diplomatie, Lalla Bahia prisait peu les mondanités et la dissimulation de rigueur à la cour. Entre les deux, maman s'initia très tôt au compromis, car au Palais la neutralité était impossible. Il fallait être de l'un ou l'autre camp.
Moulay Hassan, qu'on appelait aussi Smiyet Sidi , habitait une maison voisine et venait souvent chez nous, ainsi que les princesses, ses s½urs, et son frère, le prince Moulay Abdallah. On me demandait de leur dire bonjour avec déférence. Un soir de ramadan , après la rupture du jeûne, ma mère était allongée dans son salon, entourée de quelques amies. Moi, je chahutais dans la maison. En traversant le couloir, je vis un monsieur inconnu qui sortait de la cuisine. Impressionnée par sa prestance, je m'arrêtai de courir. Il me sourit, m'embrassa.
- Va dire à ta mère que je suis là.
Je courus la prévenir. Elle se prosterna immédiatement devant cet homme étrange.
C'était le roi Mohammed V qui passait la voir sans s'annoncer, comme il lui arrivait parfois. Il lui dit qu'il s'était permis d'entrer dans la cuisine parce qu'il avait senti une odeur de brûlé. La cuisinière avait oublié la théière qui commençait à fondre sur le gaz. Sa Majesté nous avait sauvées d'un incendie.
J'avais cinq ans quand maman m'a emmenée pour la première fois au Palais. Les deux épouses du roi et toutes ses concubines insistaient pour me connaître. Nous sommes arrivées toutes les deux à l'heure du déjeuner dans une des salles à manger du roi, peuplée des femmes du harem qui déambulaient avec grâce, en traînant derrière elles les longues traînes chatoyantes de leurs caftans. Une véritable volière d'oiseaux exotiques, tant par la diversité des couleurs que par leur pépiement incessant.
La pièce était gigantesque, je n'en avais jamais vu qui eût de pareilles dimensions, bordée de balcons sur toute la longueur, décorée de mosaïques qui couvraient les murs à mi-hauteur. A l'une des extrémités, majestueusement posé sur une estrade, se trouvait le trône royal. Sur un des côtés s'élevait une montagne de cadeaux encore emballés, reçus par le souverain à l'occasion de fêtes, de cérémonies ou de visites officielles. A l'autre bout, dans une alcôve, la table du roi était dressée à l'européenne, avec des assiettes de porcelaine, des verres en cristal et des couverts de vermeil et d'argent. Ses concubines s'asseyaient à ses pieds, à même le sol recouvert de tapis bruns, autour de tables rectangulaires qui pouvaient accueillir huit personnes. Leur vaisselle était des plus simples. Il n'était pas rare de les voir se servir dans des gamelles en fer-blanc les plats que leurs propres esclaves avaient cuisinés pour elles.
La reine mère présidait la table la plus proche de celle du roi, entourée des concubines du moment, qu'on appelle en arabe moulet nouba, « celles dont c'est le tour ». Elles étaient de ce fait plus maquillées et mieux habillées que les autres et affichaient un petit air supérieur. Quant à celles qui avaient bénéficié la veille ou l'avant-veille des faveurs royales, elles affectaient une mine dédaigneuse et comblée en faisant bruyamment claquer dans leur bouche de la gomme arabique.
Intimidée, je m'accrochai au caftan de ma mère, mais l'envie me démangeait de galoper partout. Soudain une clameur joyeuse emplit la salle. Les femmes saluaient quelqu'un que je ne réussissais pas à voir. En me faufilant entre leurs jambes, j'aperçus une fillette vêtue d'une robe blanche, attachée dans le dos par un grand n½ud. Je la trouvais magnifique avec ses cheveux noirs coiffés en anglaises, sa complexion laiteuse et les minuscules taches de rousseur qui parsemaient son visage espiègle. En comparaison ma peau mate et mes cheveux raides me paraissaient bien communs.
J'étais soulagée de voir enfin une enfant de mon âge, mais je restai perplexe. Pourquoi avait-elle droit à tant d'honneurs ? On nous présenta l'une à l'autre et nous nous embrassâmes timidement. J'appris alors que cette jolie petite fille était la princesse Amina qu'on appelait Lalla Mina, l'enfant chérie du roi et de Lalla Bahia.
Puis ce fut à nouveau l'agitation. Le roi Mohammed V fit son entrée dans la salle à manger du côté gauche, comme le voulait la coutume. Quand son tour fut venu de le saluer, maman lui baisa la main et me présenta à lui. Il me prit simplement dans ses bras et prononça quelques paroles gentilles. Tout le monde prit alors place autour des tables et le roi s'installa tout seul à la sienne. Le repas fut servi par les esclaves et les plats les plus exquis défilèrent.
Sitôt quelques bouchées avalées, je m'éclipsai pour jouer avec Lalla Mina. Pendant un court moment notre entente fut parfaite. Mais bientôt un hurlement troubla notre harmonie. La princesse m'avait mordu sauvagement l'avant-bras. Je me retournai en sanglotant et cherchai le regard de maman. Gênée, elle me fit un signe discret signifiant que je devais me calmer. Indignée par ce manque de considération, je me précipitai alors sur Lalla Mina et je lui arrachai la joue d'un coup de dents.
La princesse se mit à son tour à hurler si fort que la cour entière se leva. Je sentis une menace planer comme si toute l'assemblée allait fondre sur moi pour me battre. La petite cherchait son père du regard, mais en vain. Elle se roula alors par terre et reprit ses hurlements de plus belle. Honteuse, je me réfugiai dans les bras de maman.
Le roi intervint enfin. Il me prit dans ses bras et me demanda de lui raconter l'incident.
- Elle a injurié mon père, dis-je en pleurant, et moi aussi j'ai injurié son père et je lui ai arraché la joue.
La cour était horrifiée par mes paroles, mais le roi s'amusait beaucoup. Il me fit répéter plusieurs fois les insultes sacrilèges. Puis on nous sépara, mais la princesse et moi continuâmes à nous défier du regard.
A la fin du repas, Mohammed V s'avança vers maman :
- Fatéma, je vais te demander quelque chose que tu ne pourras pas me refuser, lui dit-il. Je ne peux pas trouver mieux comme compagne, comme s½ur pour Lalla Mina, que ta fille. Je désire adopter Malika. Mais je te promets que tu pourras venir la voir quand tu voudras.
L'adoption était chose commune au Palais. Les concubines sans enfants adoptaient des orphelines, des petites déshéritées, des victimes de tremblements de terre. D'autres fillettes arrivaient à l'adolescence pour devenir des demoiselles de compagnie. Mais il était rare qu'un enfant adopté par un souverain devienne, comme moi, presque l'égal d'une princesse.
Je dois sans doute les liens privilégiés, quasi filiaux que j'eus avec Mohammed V puis ensuite avec Hassan II, à ma volonté et à mon caractère. Pendant toutes ces années passées au Palais, je fis en sorte de gagner leur affection, de m'insérer dans leur vie, de me rendre indispensable. Je ne voulais à aucun prix rester anonyme.
Ce qui a suivi est demeuré confus dans ma mémoire, comme si j'avais été la victime d'un enlèvement. Je me souviens que maman partit précipitamment, qu'on me prit et qu'on m'engouffra dans une voiture qui me conduisit à la villa Yasmina, où vivaient Lalla Mina et sa gouvernante, Jeanne Rieffel.
M'arracher à ma mère, c'était m'arracher à la vie. J'ai pleuré, hurlé, trépigné. La gouvernante m'installa de force dans la chambre d'amis et m'enferma à double tour. J'ai sangloté toute la nuit.
Mes parents ne m'ont jamais parlé de cette période. S'il y a eu des explications, je les ai oubliées. Ma mère a-t-elle pleuré jusqu'à l'aube comme je l'ai fait ? Ouvrait-elle de temps à autre la porte de ma chambre, respirait-elle mes vêtements, s'asseyait-elle sur mon lit, s'ennuyait-elle de moi ? Je n'ai jamais osé le lui demander.
Avec le temps, cette séparation était devenue un état de fait que j'acceptais, malgré mon chagrin. J'aimais tellement ma mère, je souffrais tant d'être loin d'elle, que chacune de ses visites était un terrible supplice. Les rares fois où elle passait me voir, elle arrivait à midi et repartait à deux heures. Quand la gouvernante m'annonçait sa venue, j'éprouvais une joie qui n'avait d'égale, en intensité, que la peine immédiate qui l'accompagnait.
La nuit qui précédait sa visite, je ne dormais pas ; le matin, je ne travaillais pas en classe. Les heures semblaient interminables. A midi et demi, je sortais de l'école et le même cérémonial commençait alors. Maman était là. Je galopais dans les escaliers pour gagner le salon et je m'arrêtais avant d'entrer parce que je sentais son parfum, « Je reviens » de Worth. Ce premier moment m'appartenait. Devant le portemanteau, j'enfouissais mon visage dans sa veste.
Ma mère était assise sur un canapé. Pourquoi m'accueillait-elle avec tant de calme ? Ne devions-nous pas nous retrouver dans le déchirement et dans les larmes ? Alors je me freinais, je l'embrassais froidement. Mais ensuite, pendant les quelques minutes en tête à tête octroyées par la gouvernante, j'embrassais furtivement sa main, je caressais son avant-bras, je la comblais de mille gestes de tendresse et d'amour qui m'étaient devenus étrangers et dont j'étais toujours affamée.
A table, la gouvernante accaparait ma mère, m'empêchait de lui parler. Je ne mangeais pas, je la contemplais, je buvais ses paroles, je suivais le mouvement de ses lèvres. J'enregistrais le plus de détails que je pouvais et je me les repassais chaque nuit avant de m'endormir, dans la solitude de ma chambre. J'étais si fière de sa beauté, de son élégance, de sa jeunesse. Lalla Mina l'admirait aussi et cela m'emplissait de bonheur.
Mais l'heure tournait, je devais repartir pour l'école. Ses visites s'espaçaient, je me sentais de plus en plus séparée d'elle. Mon foyer ne se trouvait plus allée des Princesses, mais au Palais de Rabat. J'y vécus tout ce temps-là presque cloîtrée, sans autre horizon que son enceinte et celles des autres palais royaux où l'on nous emmenait pour les vacances.
Je voyais la vie des autres, la vie réelle, à travers les vitres des somptueuses voitures qui nous conduisaient d'un endroit à un autre. La mienne était luxueuse et préservée du monde, autre siècle, autre mentalité, autres coutumes.
Il m'a fallu onze ans pour m'en échapper.

# Posté le dimanche 19 mars 2006 16:33

Modifié le mardi 13 juin 2006 12:01

Soukaïna, cadette du général Oufkir, publie son autobiographie

Soukaïna, cadette du général Oufkir, publie son autobiographie
Soukaïna, cadette du général Oufkir, vient de publier son autobiographie aux éditions Calmann-Lévy. Intitulé La vie devant moi, le livre relate aussi bien ses années de captivité dans les geôles de Hassan II que sa récente reconversion? dans la musique.
Installée à Paris depuis 1996, Soukaïna avait sorti son premier album, Ouf, il y a trois ans.

Décembre 1972. Soukaïna a neuf ans et comme toutes les petites filles de son âge, elle attend avec impatience les fêtes de Noël. Les grands s'agitent. La petite Soukaïna s'amuse du nombre de gardes, de la taille des voitures blindées. Le 23 décembre, des dizaines de policiers ont en effet débarqué soudainement dans la somptueuse villa familiale. Ordre du roi : il faut mettre la famille Oufkir à l'abri. À l'abri ? Oui, le peuple pourrait demander vengeance à l'encontre des familiers du général Oufkir, ministre de l'Intérieur de Hassan II, qui vient de participer à un attentat contre sa majesté. Pour les Oufkir, c'est le début d'une longue descente aux enfers. La famille est mise au secret alors que le père se suicide... de cinq balles dans le dos. Pendant vingt ans, neuf innocents – Soukaïna, sa mère Fatéma, ses deux frères, ses trois grandes s½urs, une cousine du côté maternel et la nounou du petit dernier qui a à peine deux ans et demi – sombrent dans l'oubli des geôles marocaines. Pendant vingt ans, ceux qui faisaient partie d'une des plus grandes familles marocaines, du premier cercle royal, découvrent l'isolement complet, la faim, les humiliations incessantes. Pour Soukaïna, les repères d'une enfance choyée ont brutalement disparu. C'est, malgré tout, le temps de l'insouciance, le temps des jeux. Les petits jouent avec les crapauds, les scorpions, les araignées. Des pigeons deviennent de tendres compagnons de cellule. On joue aux autos tamponneuses avec les lits en fer. L'oreille collée au Pop Club de José Artur, la petite fille rêve d'être chanteuse. Quant aux grands, ils prennent la peine, à l'occasion de chaque fête nationale ou religieuse, d'envoyer une lettre au roi afin de demander grâce. Il n'y aura jamais la moindre réponse. C'est finalement le cri d'alarme des enfants Oufkir ayant réussi à s'évader, en creusant pendant des mois un tunnel à la main, qui contraint le roi à troquer le bagne contre une résidence surveillée. Ce n'est qu'en 1996 que les Oufkir retrouvent pleinement leur liberté. Soukaïna a trente-trois ans. D'une écriture alerte et intense, Soukaïna Oufkir raconte avec tendresse et autodérision comment, à l'ombre de la rancune et du châtiment éternels, une petite fille est devenue une jeune femme digne et combative.

# Posté le dimanche 19 mars 2006 16:29

Modifié le mardi 15 avril 2008 11:00

Oprah Show (June 20), where her book was selected as book of the month on May 16

Oprah Show (June 20), where her book was selected as book of the month on May 16
An Introduction to Stolen Lives
The eldest daughter of General Oufkir, the King of Morocco's closest aide, Malika Oufkir was adopted by the king at age of five as a companion for his daughter. She spent most of her childhood and adolescence within the gilded walls of the palace, living an extraordinarily privileged yet secluded life.

Her world was shattered on August 16, 1972, when her father was executed for his part in an attempt to assassinate the King. Along with her mother and five siblings, Malika, then nineteen, was imprisoned in a penal colony. The Oufkir family spent the next fifteen years in prison, the last ten in solitary confinement, until they managed to dig a tunnel and escape. Their freedom ended five days later, however, when they were captured and returned to prison. In 1996, after twenty-four years of incarceration, the Oufkir family was finally granted permission to leave Morocco.

In Stolen Lives, Malika recounts her family's story with unflinching and heartrending honesty. She recalls their day-to-day struggle for survival in harsh conditions, being watched around the clock by prison guards, and communicating with her family solely through prison walls for more than a decade. She tells of raising her brothers and sisters, teaching them good manners and attempting to provide them with some semblance of a normal life. They celebrated Christmas and birthdays, saving up rations to make cakes and fashioning toys out of cardboard. Through it all, Malika managed to draw upon her sense of humor, which, she says, "allowed us to survive even-and most of all-at the worst moments."

In the Preface to Stolen Lives, co-author Michele Fitoussi recalls that, upon first meeting Malika, she asked herself, "How can anyone appear normal after such suffering? How can they live, laugh, love, how can they go on when they lost the best years of their life as a result of injustice?" The answers are found in this poignant and inspiring account of a family who endured with courage, determination, and dignity the cruel and unjust circumstances fate had in store for them.

# Posté le dimanche 19 mars 2006 16:25

Modifié le lundi 16 juillet 2007 12:14